Points de vue d’enfants sur des sujets de « grands »


Table des matières


Contenu

  • Âgisme : Ensemble d’attitudes, d’actions personnelles ou institutionnelles par lesquelles est subordonnée une personne ou un groupe de personnes en raison de leur âge. Concept comprenant aussi l’assignation de rôles sociaux à des individus sur la seule base de leur âge. (Traxler, 1980)
  • Cadre : Le cadre est l’ensemble de règles régissant un collectif, quel qu’il soit (lois, règlements, règles de vie, etc.), et exprimant la partie explicite du contrat social à laquelle les individus sont inféodés.
  • Enfant/Adulte : À Second Souffle, nous défendons une vision anti-âgiste et nous pensons que le statut de mineur comporte des assignations dont les conséquences sont oppressantes. Nous pensons néanmoins que ne plus utiliser les mots « adulte » et « enfant » masquerait des rapports de force qu’impliquent ces deux statuts. Par conséquent, nous décidons de les utiliser uniquement en tant que statuts existants, mais que nous désirons vider de leurs portées assignantes.
  • Limite défensive : Les limites défensives protègent des empiétements étrangers et sont fixées par la personne concernée. Elles considèrent donc qu’un individu a le droit de disposer de son corps, de son image, de son activité et de son cadre de pensée à condition que les conséquences de ce droit n’empiètent pas à leur tour sur le droit d’autrui.
  • Limite offensive : Les limites offensives se basent sur la morale selon laquelle il est permis pour certaines personnes de définir les droits d’autres personnes (et donc les limiter). Elles considèrent donc qu’une hiérarchie légitime existe entre les personnes. Autrement dit, une limite offensive est une imposition d’un individu à l’intérieur de quelqu’un d’autre, et empiète sur son droit à disposer de lui-même. Par exemple, pour le protéger ou le contraindre à son prétendu bien.

Cette discussion a eu lieu le 4e jour d’une colonie de vacances qui s’est déroulée durant l’été 2018. Un animateur conduisait quatre vacancières sur un lieu d’activité et pendant le trajet, l’une d’elles a désiré parler de ce qu’elle vivait pendant ce séjour. Raphaël, l’animateur a alors proposé d’enregistrer la conversation et trois des quatre vacancières, Flavia, Réjane et Clémence ont désiré parler de leur vision concernant cette colonie qu’elles perçoivent comme « particulière ».

Pour préciser le cadre de cette colonie, elle part d’un projet porté par plusieurs membres de Second Souffle. Il s’agissait de travailler en codirection (fonctionnement tendant entre autres à déhiérarchiser les statuts) dans un lieu en gestion libre (sans personnel technique). Cette colonie a accueilli une quarantaine d’enfants âgés de 7 à 13 ans dans un fonctionnement aussi libertaire que ce que permettaient les contraintes institutionnelles, humaines, matérielles… Thomas et Aviv, les deux personnes mentionnées dans la discussion, étaient les animateurs référents des jeunes ayant pris part à la discussion.

À la suite de la discussion, vous trouverez une analyse qui revient sur la perception et les propos des vacancières, avec un éclairage contextuel et une évaluation du travail qui a été fait par l’équipe pédagogique et les jeunes, et la portée que ce dernier a pu avoir auprès de chacun et chacune.

Vivre dans un cadre libérant et responsabilisant

Dans la première partie de cette discussion, les vacancières partagent leur perception du cadre de la colo. Selon elles, le cadre est adapté dans le sens où il est selon leur discours :
→ beaucoup moins contraignant que ce qu’elles ont l’habitude d’avoir,
→ adapté aux besoins et capacités du groupe,
→ suffisamment contraignant pour garantir le « respect entre les personnes »,
→ négociable et discutable avec l’équipe pédagogique,
→ responsabilisant et favorisant l’apprentissage.

La non-contrainte relative est perçue très positivement et on voit qu’elle donne lieu à un intérêt direct de la liberté acquise, et un, un peu moins directe, qui porte sur espace permettant l’expérimentation et l’apprentissage (une sorte de capitalisation pour une liberté future est perçue). La contrainte restante est décrite presque comme juste et nécessaire surtout pour la régulation des relations interpersonnelles.

Dans la première partie, elles parlent également de leur perception de la sanction comme une réponse adéquate vis-à-vis des personnes qui abusent (mise en danger d’eux-mêmes ou des autres dans le cas du trampoline) de l’espace de non-contrainte qui est mis à disposition des vacanciers et vacancières. Il est intéressant de voir que cela est perçu comme une liberté qui leur est offerte un peu comme une charité : en effet, on a l’impression qu’elles ont tellement peu l’occasion de l’expérimenter que même si elles la considèrent comme plus juste, elle ne la considère pas non plus comme un droit qui n’est habituellement pas accordé. On le sent également lorsqu’elles perçoivent l’équipe pédagogique comme la législatrice, celle qui est à l’initiative des règles : c’est assez en décalage avec la perception qu’avait l’équipe dont l’intention était de faire émerger les problèmes et de structurer les solutions tout en les laissant à l’initiative des vacanciers et vacancières (fonctionnement par commission thématique). La perception de justice à l’air de plus venir du fait que les règles soient à la fois justifiées et négociables plutôt qu’elles soient de leur propre initiative.

Pour revenir sur l’apprentissage, la liberté est vécue comme responsabilisante, car survenant sous forme contractuelle. C’est une non-contrainte survenant conditionnellement à des preuves de responsabilité (logique de permis dans la pédagogie institutionnelle). Il est encore une fois étonnant de voir que l’aspect conditionnel de la liberté est apprécié. On peut supposer que cela crée un repère aidant le sentiment de sécurité morale et affective : les vacancières se sentent considérées par l’équipe, elles ont l’impression que leur sécurité morale, physique et affective n’est pas abandonnée en même temps que les contraintes qu’elles ont l’habitude de vivre dans d’autres espaces (et qui sont entre autres présentées comme censées les protéger).

L’expérimentation du consentement posé comme norme

La prise en compte du consentement et des limites individuelles avait été posée explicitement comme cadrage initial par l’équipe pédagogique. On voit que par cette envie d’en parler (positivement), cette notion est à la fois nouvelle et source d’enthousiasme pour les vacancières, particulièrement Clémence. Là encore, la compréhension est assez poussée notamment au niveau des enjeux. On voit qu’elles ont eu une prise de conscience assez forte de la violence que subit une personne dont le consentement n’est pas respecté. Cette prise de conscience porte sur des actes de la vie de tous les jours qu’elles subissent (chantage affectif, injonctions de démonstration affectives avec appel à la norme) et dans lesquels leur consentement était mis à mal par des adultes ayant autorité sur elles. Elles l’abordent également par l’angle des limites individuelles avec l’exemple de la personne ayant une calvitie, et qui souhaiterait la cacher sous sa casquette. Cet exemple avait été auparavant proposé par un animateur sous la forme d’expérience de pensée pour montrer que la norme, lorsqu’elle est imposée, peut mettre en difficulté ou faire souffrir des personnes à la marge. Ce constat a l’air d’être partagé et compris par les vacancières, même si, avec un point de vue plus pessimiste, on pourrait ne voir là qu’une simple acculturation (c’est à dire d’un transfert d’idée lié au rapprochement entre Réjane et les anims). On voit également que cela leur a permis de se poser des questions sur leurs propres limites individuelles et donc d’être plus en mesure de les exprimer à l’avenir.

Cependant, on voit également que la conception va très loin vers l’individualisme lorsqu’elles parlent de l’exemple de la casquette : les personnes entourant celle qui porte la casquette n’auraient aucune légitimité et ne bénéficieraient aucunement d’une prise en compte de leurs affects par la personne portant la casquette. C’est peut-être une réelle conviction ultra-individualiste, mais on peut plus raisonnablement supposer que c’est lié à la fraicheur du concept dans leur esprit, car c’est en pratique difficile à vivre en société (chacun se comporterait absolument comme il le voudrait sans jamais prendre en compte les autres).

Une limite de la compréhension de la notion de consentement réside aussi dans le fait qu’elles ont l’impression que le poser comme norme est suffisant. Elles omettent le fait que certaines situations empêchent l’expression du consentement et du non-consentement, d’où l’intervention de Raphaël pour préciser ce point important.

L’expérience reste très positive selon leur impression autant à l’intérieur de la colo avec l’impression de justice et de nécessité vis-à-vis des règles posées qu’au-delà de la colo avec une prise de conscience des injustices subies jusque-là et une impression d’être mieux armées (d’un point de vue argumentatif) pour contrer les injustices futures qu’elles rencontreront.

Une confiance qui permet le dialogue avec les adultes

La confiance est perçue des deux côtés par les vacancières : elles disent que les adultes leur font confiance et que ça leur donne envie de faire confiance aux adultes. Cela renforce la relation d’autorité et la relation tout court. Les mensonges, dissimulations et tabous sont peu ou pas présents pour leur part. Elles se sentent écoutées et capables de parler aux adultes de choses dont elles n’ont pas l’habitude de parler : leurs transgressions au cadre, leurs erreurs. Ces choses sont assumées non par force ou par sentiment de culpabilité, mais parce que l’adulte est vu comme une ressource pour faire face aux problèmes.

Cet aspect de la relation avec une écoute et une confiance mutuelle forte entre l’équipe pédagogique et les jeunes parait être très important du point de vue de la sécurité à long et à court terme. Les « grandes personnes » étant vu comme des alliées, l’enfant se sent de faire appel à elles en cas de doute ou de risque. Il se sent de se confier à propos de sujets sérieux dont il n’a pas l’habitude de parler avec d’autres adultes. Ceci rejoint une autre question, celle de l’interdit : lorsque quelque chose est interdit ou alors renvoyé comme négatif du point de vue moral de l’animateur, le dialogue est souvent freiné, empêché ou rompu. Or, la plupart des comportements comportant des risques (alcool, tabac, autres drogues, sexe) sont dans certains cas moralement réprouvés par les animateurs auprès des jeunes. Lorsque Raphaël mentionne « le papotage du soir », il fait référence à une discussion spontanée ayant eu lieu la veille au soir durant laquelle des sujets comme les relations amicales et amoureuses, le statut des femmes dans la société ou le harcèlement au collège avaient été abordés par les jeunes accompagnés de deux animateurs. La posture non moralisante de ces derniers à ce moment-là a permis aux jeunes d’accéder à un espace de parole libre qu’elles ont vécu de manière très positive.

D’autre part, les vacancières apprécient beaucoup le fait que les adultes ne soient pas en colère suite à des transgressions du cadre. L’absence de cris leur parait d’une part moins violent (et on peut supposer encore une fois que cela joue sur la qualité de la relation), et d’autre part, cela permet selon elles de mieux comprendre ce qui est en jeu, ce qui a été atteint par la transgression : elles se perçoivent comme plus à l’écoute quand l’adulte explique calmement.

Une remise en question des normes âgistes

Il est intéressant de voir que spontanément, à un moment de la discussion, la question de l’âgisme arrive.

Sur la question du droit des enfants, Clémence se positionne comme la K.R.Ä.T.Z.Ä. (Cf. « Éduquer est ignoble », réédité par Second souffle) en interrogeant la légitimité de sa mère à lui interdire quelque chose qu’elle fait elle-même. Cette interrogation arrive clairement par l’expérimentation de nouvelles normes durant la colo. Le cadre étant le même pour tout le monde, chaque règle qu’un enfant doit suivre est la même pour l’adulte. Le vécu de cette norme apparaissant comme plus juste (égalité de droit sans distinction d’âge) remet en question la norme vécue jusqu’à présent dans l’espace familial. La discussion tourne ensuite sur la justification de la règle qui s’applique de manière différente aux adultes et aux enfants. La conclusion est que les adultes ont « des responsabilités et ils ont peur ». Cela apparait dès lors moins légitime aux yeux des vacancières : leur différence de droit serait due au fait que les adultes ont peur de ce que pourraient faire les enfants s’ils avaient autant de droits qu’eux (mise en danger notamment).

« Quel lien entre l’âge et la maturité si des enfants sont plus matures que des adultes ? ». On ne peut savoir si c’était une réflexion antérieure à la colo de la part des vacancières, mais il parait raisonnable de supposer que le cadre, l’ambiance ainsi que les postures adultes ont favorisé le fait de se poser la question pour les jeunes. Elles s’aperçoivent qu’elles-mêmes et d’autres enfants peuvent accéder à plus de droits et de liberté et se comporter de manière plus responsable que des adultes qu’elles ont déjà croisés. La maturité est d’ailleurs vue comme quelque chose de relatif et subjectif par Flavia et elle est vue par Clémence comme le fait de « réfléchir avant d’agir ». Flavia casse presque la définition morale de la maturité comme un absolu que les plus âgés sont censés posséder et dont les plus jeunes sont dépourvus tandis que Clémence donne une définition proche de la responsabilité si l’on considère que réfléchir signifie « réfléchir à la portée de ses actes ».

Il est également intéressant de voir que Clémence considère un adulte qu’elle connait comme moins mature qu’elle lorsqu’elle s’aperçoit qu’il lui a posé une limite offensive en utilisant son statut d’adulte pour obtenir une bise de sa part. On voit que dans son esprit, la maturité est liée à la prise en compte de la sensibilité des personnes avec lesquelles on interagit. On voit également qu’il existe intuitivement un lien entre âgisme et maturité, puisque de la question « Qu’est-ce qu’un adulte immature ? », on en revient à des oppressions âgistes.

À la suite de cette discussion…

À la fin de l’enregistrement, la discussion a continué un peu sur la question de la normalité. Puisque c’était un argument très utilisé pour justifier des choses qu’on leur imposait, elle se questionnait avec leurs mots sur l’existence hypothétique d’une normalité absolue qui légitime les injonctions d’adultes qui leur étaient faites dans leur vie quotidienne. La discussion a ensuite continué sur des situations dans lesquelles des adultes abusaient de leur statut d’adulte. Quelques heures plus tard, l’une des vacancières a été la cible de la méfiance d’un commerçant qui a justifié ses remarques par « Oui, mais quand on voit des jeunes tourner dans notre magasin comme ça ». Cela l’a blessée d’être ciblée sur la seule base de son âge, en ont suivi des discussions sur les stratégies pouvant être employées lors de situation de discrimination liée à l’âge : comment réagir si un commerçant nous interdit l’accès à son magasin, ou s’il est malaisant par son attitude ou ses remarques ?

Plus tard dans la semaine, ces jeunes ont continué à vouloir réfléchir sur ces questions, et l’une d’elles, assez marquante, a été formulée ainsi : « Est-ce que c’est plus facile de connaitre et exprimer ses propres limites ou d’identifier et comprendre celles des autres ? ». Pour nuancer, il faut savoir que seuls quelques jeunes se sont intéressés à la théorie qui était derrière le cadre de ce qui était proposé durant cette colo, bien qu’une majorité se sentait largement concernée par ce sujet de manière indirecte.



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